Carnet

Une même lune, deux rivages

Porcelaine dans le sable

La lune de la Mi-Automne est passée. Elle décroît déjà, un peu plus chaque soir. C’est peut-être le bon moment pour se souvenir de ce qu’elle relie depuis des siècles : des familles séparées, des ports lointains, deux rivages sous un même ciel. À Quanzhou, ancien grand port de la Route maritime de la Soie, cette histoire de distance, de voyage et de retrouvailles s’est écrite pendant des siècles face à la mer.

Quelques soirs après la Mi-Automne

Le 25 septembre, en Chine, beaucoup ont levé les yeux.

La fête de la Mi-Automne réunit les familles sous la lune du huitième mois. On partage des gâteaux de lune, on sort sur les balcons, on appelle ceux qui sont loin.

Car cette fête porte depuis longtemps deux choses à la fois : les retrouvailles et la distance.

Au VIIIᵉ siècle, le poète Zhang Jiuling ouvre son célèbre Wang yue huai yuan par ces dix caractères :


海上生明月,天涯共此时

Sur la mer se lève la lune claire ; aux confins du monde, nous partageons cet instant.


Deux êtres séparés par des milliers de kilomètres. Une seule lune. Le même moment.

Carré de soie SUKē - Mer et Lune d'un même Éclat - Bleu ciel

Quanzhou, un grand port de la Route maritime de la Soie

Quelques siècles plus tard, plus au sud, sur la côte du Fujian, cette image de la mer allait prendre une autre dimension.

Ici se trouve Quanzhou.

La ville était autrefois connue sous le nom de Citong, la « cité des érythrines », en référence aux arbres aux fleurs rouges qui y poussaient. Dans les textes arabes et occidentaux, son nom devient Zayton.



Sous les dynasties Song et Yuan, entre le Xᵉ et le XIVᵉ siècle, Quanzhou s’impose comme l’un des grands ports du monde maritime asiatique.

Des navires y arrivent d’Asie du Sud-Est, d’Inde, du golfe Persique et d’au-delà. Les routes commerciales relient la ville à des dizaines de ports et s’étendent jusqu’aux côtes de l’Afrique orientale.

Soie, porcelaines, épices et autres marchandises y circulent avec les hommes, les croyances, les savoirs et les idées.

Marco Polo, Odoric de Pordenone et Ibn Battuta évoquent tous, à leur manière, l’ampleur de ce port et l’activité qui l’anime.

La ville porte encore aujourd’hui les traces de ces passages : temples bouddhistes, mosquées, sanctuaires dédiés aux divinités maritimes et vestiges chrétiens témoignent d’une cité façonnée par les échanges.

Même notre vocabulaire en garderait peut-être une trace.

Une hypothèse étymologique fait dériver le mot français « satin » d’un terme arabe lié à Zayton et aux tissus qui en provenaient. Cette origine reste discutée.

Mais l’idée est belle : qu’une ancienne ville portuaire chinoise puisse peut-être se cacher au creux d’un mot français.

Depuis 2021, « Quanzhou : Emporium of the World in Song-Yuan China » est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Deux rivages, un même éclat

Ce que raconte la lune de la Mi-Automne, Quanzhou l'a vécu pendant des siècles : partir, attendre le vent, regarder vers l'autre rive. Pour celles et ceux qui vivent aujourd'hui entre deux pays, cette distance n'a rien d'abstrait. Entre Paris et la Chine, plusieurs heures séparent les journées ; la lune se lève d'abord là-bas, puis ici, mais c'est la même.


SUKē est née entre la Chine et Paris, et peut-être est-ce aussi ce que signifie vivre entre deux cultures : comprendre que la distance n'efface pas les liens, qu'elle leur donne parfois une forme nouvelle. C'est ce que porte l'un des carrés de notre collection La Route de la Soie, dédié à Quanzhou. Nous l'avons appelé Mer et Lune d'un même éclat.


Dessiné par Qin Yuebin, il est né d'une idée simple : un port n'est pas seulement un lieu de départ, c'est aussi l'endroit d'où l'on regarde l'horizon en pensant à ceux qui se trouvent sur l'autre rive.


La lune décroît maintenant. Dans quelques semaines, elle sera de nouveau pleine, au-dessus de la Seine comme au-dessus de la baie de Quanzhou. D'un même éclat.

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